En période de crise, la musique comme liant

Art citoyen
13 novembre 2020

Vecteur de partage, d’insertion, d’épanouissement individuel et collectif, l’art et la culture sont plus que jamais essentiels. Partout en France, nous accompagnons les acteurs de l’Art Citoyen qui se mobilisent pour en ouvrir l’accès et la pratique, quelle que soit son origine familiale ou sociale. Bouleversés par la crise du Covid 19, nos partenaires ont été à la hauteur des défis rencontrés. Chronique d’une année 2020 chahutée mais porteuse de nouvelles façons d’agir, durant laquelle la musique a permis de renforcer les liens et la solidarité.

 

Avec nos partenaires, Démos, Les Concerts de Poche, Orchestre à l’école, Paris Mozart Orchestra et le Grand prix Lycéen des Compositeurs.

Maintenir les liens pendant le confinement

Concerts et sorties annulés, ateliers, rencontres et répétitions interrompus, dynamiques de groupe stoppées. Mardi 17 mars, l’annonce du confinement est venue tout balayer. Alors, artistes, enseignants, accompagnants ont redoublé d’efforts pour que l’art et la musique continuent à faire partie de nos vies confinées. Pour ces équipes, impossible d’abandonner. Toutes ont revu leur organisation afin de faire fonctionner les projets à distance, assurer la continuité pédagogique et cultiver la motivation : padlet, vidéos en ligne, défis en musique sur les réseaux sociaux, escape game… La distance n’a d’ailleurs pas empêché certains concerts virtuels de se concrétiser.

Pour Démos, programme éducatif piloté par la Philharmonie de Paris qui donne accès à la musique classique par la pratique instrumentale en orchestre hors école, la progression de l’enfant n’a pas été le critère de référence dans cette période particulière. « Ce qui compte, c’est que les enfants sentent qu’on ne les abandonne pas et continuent leur découverte. Rien que ça, ça va les stimuler à sortir leurs instruments, à en jouer de temps en temps, à écouter de la musique… Et pour nous, c’est déjà gagné » soulignait Lucas Perruchon, référent pédagogique Démos. « L’enjeu était d’installer un nouveau cadre de communication entre nous dans l’équipe, et de fournir rapidement aux enfants plusieurs types de vidéos pour qu’ils puissent consolider ce qu’ils ont déjà appris. » Le challenge était de taille : « notre métier est d’être au contact des enfants, c’est comme ça qu’on arrive à avoir cette transmission, à sentir ce qui fonctionne ou pas… Là il nous est impossible d’avoir ce retour direct, même si on a une bonne idée de leurs besoins. Et il y a beaucoup d’incertitudes : est-ce qu’ils ont tous leurs instruments ? Ont-ils pu les accorder ? Ont-ils du temps et un espace pour s’entraîner ?… Mais on a quand même la satisfaction de constater que ce qu’on aurait cru impossible est en fait un modèle qui peut fonctionner temporairement, dans la forme et sur le fond ». Autre point positif : « ça a soudé encore un peu plus l’équipe, grâce à plus de communication et de concertation sur le contenu ».

Gilles Delebarre, directeur délégué de Démos, de poursuivre « Pendant cette crise, nous avons observé un renforcement des liens sociaux. D’une part des rapprochements entre les enfants et leurs parents, qui ont pu vivre ensemble les activités Démos. D’autre part un dialogue plus direct et continu entre les familles et les intervenants musicaux et sociaux. Les équipes Démos ont pu constater à quel point les familles accordaient de l’importance à leur travail, et les familles à quel point les intervenants étaient attentifs à leurs enfants ».

Le plaisir de jouer à nouveau ensemble

Mai 2020 : désormais, chacun vit à l’heure des protocoles, de la distanciation sociale et des gestes barrières, des jauges dans les salles… Là encore, les projets se réinventent au jour le jour, au gré des possibilités, de l’évolution constante de la situation dans un avenir toujours incertain : répétitions partielles, répertoires revus et la poursuite de l’action à distance. Certains événements ont quand même pu se tenir : de grands moments d’émotion après de longs mois sans jouer ensemble.

Pour l’association Les Concerts de Poche, qui réunit habituellement 45 000 participants au sein d’ateliers musicaux et concerts proposés dans 350 communes et quartiers partout en France, ce fût un réel soulagement de pouvoir à nouveau rencontrer le public dès juillet, tout en respectant les gestes barrières. « Pendant le confinement, nous avons œuvré sans relâche pour garder le lien avec les habitants, les communes, les structures sociales, scolaires, culturelles, médicales et carcérales et ô combien avec les artistes. Grâce aux outils numériques nous avons pu partager des ateliers de chant en vidéo, des podcast présentant les concerts qui auraient dû avoir lieu, des vidéos inédites de nos artistes… Nous avons reçu ont reçu de très nombreux appels, témoignant du besoin immense de la part du public, des artistes et des communes, de renouer avec l’expérience directe de la musique » explique Gisèle Magnan, directrice générale et artistique. « L’association s’est mobilisée pour construire un programme estival exceptionnel, fidèle à son engagement : emmener les plus grands artistes de la musique classique au plus près des habitants, dans les campagnes, les montagnes et les quartiers, touchant ainsi un public diversifié… En juillet et en août, plus de 100 événements ont eu lieu sur tout le territoire. »

Dans les écoles en particulier, la reprise s’est avérée complexe avec de nouvelles consignes sanitaires, comme le révèle l’expérience d’Orchestre à l’école, premier dispositif national d’éducation artistique et culturelle dans le domaine de la pratique instrumentale. L’association œuvre à son déploiement en accompagnant 1 400 orchestres implantés partout en France. Toute l’organisation a été revue sur le terrain : temps séparés par pupitre, puis orchestres en demi-groupe une semaine sur deux, séances en extérieur. Il a fallu surtout obtenir les autorisations nécessaires : « Ces projets engagent plusieurs niveaux : ministère de l’Éducation nationale, de la Culture et les collectivités locales. L’appréciation était inégale d’un endroit à l’autre. Il a fallu négocier au cas par cas. L’association a permis de partager les bonnes pratiques et les idées, en mettant en lien les différents orchestres pour débloquer les situations. » explique Marianne Blayau, déléguée générale. Des défis au quotidien qui n’ont pourtant pas freiné la dynamique. « À la rentrée, les candidatures de projets sont arrivées plus tard mais nous avons reçu autant de sollicitations qu’en 2019 ! Nous sommes agréablement surpris. Nos interlocuteurs sont conscients de l’impact de ce dispositif qui crée de l’entraide et de la collaboration. C’est un contrepied d’autant plus nécessaire dans le contexte actuel. Et les résultats sont là : les élèves participants témoignent d’un plus grand épanouissement, de plus de sérénité, et d’une plus grande assiduité scolaire. »

Se réinventer à distance

« Tous les projets ont dû s’adapter à la situation en se réinventant. Chacun, à sa manière, a fait preuve d’une grande créativité et d’une incroyable réactivité pour maintenir les liens avec le public. La poursuite de leurs activités a également permis de soutenir les artistes impliqués, par le maintien partiel ou total de rémunérations et cachets. » constate Anastassia Makridou-Bretonneau, responsable de l’axe Art citoyen à la Fondation Daniel et Nina Carasso.

Réunissant artistes de premier plan et jeunes talents, le Paris Mozart Orchestra se produit autant dans des salles de concerts prestigieuses que dans des maisons d’arrêt, des hôpitaux, des centres de mise à l’abri ou des cantines scolaires. Avec son dispositif, Orchestre Au Bahut, musiciens et artistes arpentent chaque saison la région parisienne, collaborant avec des écoles, collèges et lycées autour d’une co-création ambitieuse. « Nous nous sommes très vite projetés dans une logique d’« hybridation » vers plus de numérique, afin d’anticiper un rebond de la crise sanitaire – désormais confirmé, avec l’annonce d’un 2ème confinement il y a quelques jours » explique Claire Gibault, cheffe d’orchestre et fondatrice de PMO « Nous avons ainsi complètement revu le calendrier afin de mettre à disposition des équipes pédagogiques et des élèves de nombreuses ressources numériques désormais disponibles sur l’espace enseignant de notre site internet, ainsi que sur un nouveau Padlet consacré à la création collaborative. Orchestre Au Bahut étant un dispositif axé sur la rencontre et les échanges, nous réfléchissons également à la forme que prendront désormais nos ateliers et rencontres avec les élèves, qui se tiendront désormais vraisemblablement en ligne. Des défis créatifs, des jurys littéraires en ligne, des journées sur Facebook et Instagram etc. seront mis en œuvre tout au long de l’année scolaire afin de créer le plus d’interactions possibles et de prolonger la mise en lumière des créations. »

En tant que centre national de ressources, Orchestre à l’école a, quant à elle, notamment crée une série de vidéos « Tu préfères », disponible sur Lumni, plateforme éducative de l’audiovisuel public. Une manière ludique de découvrir les instruments, violon, flûte, piano mais aussi cornemuse, harpe et accordéon, qui a trouvé son public avec plus 20 000 vues sur les réseaux sociaux.

Anastassia Makridou-Bretonneau rebondit sur cette évolution marquante des projets : « Avant cette crise déjà, nous avions repéré que nos partenaires exploraient de plus en plus les outils numériques. Le contexte a accéléré leur développement et leur appropriation. C’est pourquoi nous allons approfondir le sujet avec eux dans le cadre d’une étude afin de capitaliser les différentes expériences mais aussi les limites et points de vigilance quant aux multiples usages du numérique. »

La Fondation à leurs côtés

Même si chacun adopte des façons d’agir différentes, ces projets soutenus de longue date par la Fondation, ont des dénominateurs communs. Ils favorisent la découverte de la musique par des pédagogies innovantes et la pratique collective. Ils ouvrent des horizons pour des personnes éloignées de l’art, et proposent un accompagnement exigeant et de grande qualité.

Ils bénéficient d’un accompagnement et d’un suivi renforcés au-delà du soutien financier :  appui au développement, à l’essaimage, à l’évolution des dispositifs, évaluation, partage d’expériences. « C’est dans la durée qu’un partenariat porte ses fruits, quand les structures ne sont plus dans l’angoisse permanente d’avoir un socle de partenaires stables et solides » souligne Anastassia Makridou-Bretonneau. « Le travail n’est pas terminé mais nous constatons de belles avancées »

Pour les Concerts de poche, il s’agit de poursuivre l’essaimage et la décentralisation ; pour Orchestre à l’école, de multiplier par trois le nombre de projets sur les territoires ; pour Démos de développer des orchestres dans nos régions, notamment en Outre-Mer, et d’accompagner les jeunes du dispositif qui intègrent des conservatoires.

Quant au Grand Prix Lycéen des Compositeurs qui initie à la musique contemporaine, il s’agit d’ouvrir le dispositif dès le collège, mais aussi d’accroître la présence territoriale par des rencontres décentralisées. Un programme bouleversé et revisité cette année (retrouvez l’interview en détail ici) mais dont la dynamique est lancée. Ce sont au total près de 3 000 lycéens qui, chaque année, sont sensibilisés de manière active à la création musicale d’aujourd’hui. Ils écoutent, analysent et commentent les œuvres retenues par un comité de sélection composé de journalistes, professeurs, interprètes, compositeurs, puis élisent un compositeur. Le lauréat reçoit une commande de création qui sera jouée dans le cadre de la cérémonie du prix l’année suivante.

« Depuis le début de ce partenariat, il y a de cela 4 ans, l’accompagnement humain de la Fondation a été extrêmement précieux. Toujours à l’écoute, bienveillante et soucieuse de défendre nos objectifs en soutenant notre évolution de manière cohérente et adaptée, quelles que soient les circonstances, la Fondation s’est révélée indispensable au développement et au déploiement de l’opération. » souligne Estelle Lowry, Directrice de la Maison de la Musique Contemporaine qui organise le Grand Prix. « Son rôle matriciel, comparable à celui d’un incubateur, nous a encouragé de manière positive à oser nous réinventer et nous dépasser, dans un partage stimulant d’idées et de confiance. Nous sommes également très sensibles au fait de partager les mêmes valeurs d’éducation à la culture et à l’art et de défendre, grâce à son soutien, la création musicale en la faisant découvrir au public de demain. À ce stade, nous pouvons même parler d’un vrai compagnonnage avec la Fondation. »

Et pour l’avenir ? « Il faut continuer à s’engager. » selon Anastassia Makridou-Bretonneau. « J’emprunte les mots de Claire Gibault à propos du prochain projet de composition autour de l’écologie, à partir de « L’homme qui plantait des arbres », de Jean Giono : « Vous voyez, on ne peut pas rester dans notre bulle artistique esthétisante, il faut qu’on prenne part à cette crise mondiale. Avec la musique comme liant. »

Capture d'écran pour Ldm
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Depuis le début de ce partenariat, il y a de cela 4 ans, l’accompagnement humain de la Fondation a été extrêmement précieux. Toujours à l’écoute, bienveillante et soucieuse de défendre nos objectifs en soutenant notre évolution de manière cohérente et adaptée, quelles que soient les circonstances, la Fondation s’est révélée indispensable au développement et au déploiement de l’opération.
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Estelle Lowry, Directrice de la Maison de la Musique Contemporaine qui organise le Grand Prix Lycéen des Compositeurs

Copyright visuels- Démos : Mathias Benguigui / Ava du Parc – Concerts de Poche : Florian Brioude / Anthony Chantoisel-Brouard – Orchestre à l’école